Interview de Sylvio Combey : « Je ne parlerai pas liberté de presse tant que le premier responsable du pays en l’occurrence le président Faure Gnassingbé lui-même este en justice des journaux »


Dans une interview que j’ai accordée à Afrique in Visu, je reviens sur la situation de la presse au Togo. Lire en intégralité

Sylvio Combey en train de se faire menacer par les forces de l’ordre le 1er juillet 2011 © Olivier Adja

l’interview

Pouvez-vous vous présenter ainsi que votre métier ?
Ma passion pour le journalisme m’a toujours fait préférer les reportages de terrain aux travaux de bureau. Cela n’est pas aussi facile surtout que je couvre les manifestations politiques souvent réprimées de l’opposition, des étudiants ou encore des acteurs de la société civile. Le Togo n’étant pas un pays d’une véritable culture démocratique, les journalistes comme moi, en font et continuent par faire les frais.

Depuis 2010, je m’investis beaucoup plus dans le multimédia. Avec ma petite caméra amateur, je fais quelques séquences vidéo, ajoutée aux nombreuses photos que je prends sur les lieux. Ces réalisations audionumériques sont certaines publiées sur mon blog et d’autres sur des réseaux sociaux.

Actuellement je suis beaucoup plus indépendant surtout que le journalisme ne paie plus son homme en travaillant pour les médias togolais.

Pouvez-vous nous parler de la liberté de la presse au Togo ? Et dans la sous-région ?

Nombreux sont ceux qui parlent d’une avancée notoire en matière de liberté de presse au Togo mais c’est relatif. Certes, nous disposons au Togo de textes moins contraignants comparativement à ceux de la sous-région, avec surtout la dépénalisation de délit de presse. Mais je n’ose pas parler d’une liberté gagnée dans la mesure où certains journaux sont traduits devant les tribunaux et condamnés à payer de lourdes amendes dès que le pouvoir se sent égratigné ou dénoncé sur des faits sensibles.
Comme exemple, Les journaux Liberté et L’Alternative ont été condamnés solidairement à 20 millions de Francs CFA dans une affaire qui impliquait la ministre des postes et télécommunications alors que la plaignante réclamait 400 millions de Francs CFA. L’hebdomadaire L’Indépendant Express a été condamné à 430.000 dollars pour avoir écrit un article sur un riz dit toxique qu’aurait importée une dame supposée proche du pouvoir.
Je ne parlerai pas liberté de presse tant que le premier responsable du pays en l’occurrence le président Faure Gnassingbé lui-même este  en justice des journaux.
Quand il faut faire une comparaison, je me tourne très vite au Ghana qui m’a formé. Et chaque fois, je ne vois aucune ressemblance en matière de liberté de presse. Les journaux écrivent des articles et révèlent les dessous des partis politiques sans pour autant être traduits en justice. Des radios animent des émissions où des leaders d’opinions font des commentaires ou tiennent des propos virulents mais jamais on n’a fermé ces radios. Au Togo, c’est le contraire à tel enseigne qu’on semble noter une certaine auto censure si non des radios locales ne seraient pas mises sous scellées.

En juillet 2011, vous avez été harcelés par les forces de l’ordre dans votre pays, le Togo, lors de manifestations à Lomé que vous filmiez. Comment cela s’est-il déroulé ?

C’était un vendredi 1er Juillet 2011, je m’en rappelle encore comme si c’était hier. J’étais avec d’autres journalistes pour couvrir un mouvement de colère des étudiants de l’université de Lomé qui manifestaient pour exiger la réintégration du président d’un mouvement estudiantin. Malgré l’intervention du ministre de la sécurité le Col. Dokessime Gnama Latta, les étudiants ont manifesté peu après son départ. Au-delà du caractère sauvage qui a marqué la répression, les policiers s’en sont pris à nous journalistes qui filmions la scène. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase est le passage à tabac d’un jeune étudiant devant une maison par un corps habillé avec une branche d’arbre. Un autre policier qui m’a surpris en train de filmer la scène s’est jeté sur moi non seulement pour m’arracher ma camera mais aussi proférant des menaces à mon endroit.

Plus d’une fois, les policiers n’ont pas été tendres avec nous journalistes qui couvrons des manifestations et contestations de rue. Certaines d’entre eux se contentent de vous menacer à ne pas filmer quand d’autres font recours à leurs grenades lacrymogènes qu’ils lancent vers vous comme si vous étiez de vulgaires manifestants. Le 30 Octobre 2010, lors d’une manifestation réprimée des Organisations de défense des droits de l’homme (ODDH) par des forces de l’ordre, l’un d’entre eux, m’a sommé de ne pas les prendre en photo alors qu’ils embarquaient des motos des manifestants. Il m’a menacé de retirer mon appareil photo si je continuais.

J’ai d’ailleurs eu la vie sauve un jour lors d’une manifestation d’un parti politique de l’opposition quand un policier se préparait à tirer sur moi une grenade lacrymogène, n’eut été l’intervention des confrères qui étaient aussi sur les lieux et qui ont dû crier « c’est un journaliste ! ». La réplique de ce policier m’a surpris beaucoup plus quand celui-ci va lancer plus tard « et puis après ? ». De nos jours encore ces actes continuent même si ce n’est plus moi. Je ne donnerai pour exemple que le cas du reporter photographe Fréderic Attipou.

Ce mois-ci encore le CPJ appelle les autorités togolaises à enquêter sur l’agression présumée de l’un de vos confrères photographe. Les conditions de travail et les pressions faites aux journalistes et photographes n’ont donc pas évolué aujourd’hui au Togo depuis vos problèmes en 2011 ? Les autorités togolaises ont – elles mis en place des éléments qui laissent penser qu’elles vont condamner ce type de violence et défendre le métier de journaliste et photojournaliste ?

Jusqu’à la dernière bavure policière sur le confrère, je croyais que ces policiers se sont « convertis » mais je me rends compte que j’étais dans des nues. Il était devenu dangereux de s’afficher avec un appareil photo ou une camera lors de certaines manifestations qui sont sauvagement réprimées, sans aucune considération pour la personne humaine. Personnellement, j’ai eu à plusieurs reprises à saisir de façon informelle certains des organisations de défense des droits de journalistes au plan international comme le CPJ. Ces derniers ne tardent pas à réagir à travers des déclarations de presse. Le drame, tout le monde devra le constater, ne fait qu’agrandir le gap qui existe depuis belle lurette entre les corps habillés et la population civile. Et pourtant, à plusieurs reprises, des corps habillés ont participé à des ateliers d’information et de formation avec des journalistes sur la collaboration qui doit exister entre ces deux corps mais à ce jour, la situation ne semble pas s’améliorer d’un cran. Jusqu’alors, les autorités togolaises n’ont donné aucune garantie que ces genres d’acte ou attitude portant atteinte à la liberté de presse, seront condamnés.

N’existe-t-il pas des réseaux ou associations de protections des journalistes au Togo ou dans la sous-région ?

Au Togo, la protection des journalistes par des associations n’est pas aussi spontanée. Nombreux sont les journalistes qui ne se retrouvent plus au sein de l’Union des journalistes indépendants du Togo (UJIT). Cette association sensée défendre les journalistes a observé un mutisme coupable sur plus d’une affaire dans lesquelles des journalistes ont eu des ennuis. Cela a entrainé la création d’autres associations comme SOS Journalistes en danger en septembre 2010. Et depuis lors, cette association est à l’avant-garde des actions de défense et de protection des journalistes. De façon unanime le Réseau africain des journalistes sur la sécurité humaine et la paix (RAJOSEP) que je préside et le Syndicat national des journalistes indépendants du Togo (SYNJIT) ne cessent de s’associer à la lutte pour dénoncer les bavures perpétrées sur les journalistes et défendre leurs droits.

Le Blog de Sylvio Combey : https://sylviocombey.wordpress.com

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