Interview de Victor Alipui : « Il faut rompre avec le système RPT et le système néocolonial »


En marge d’un colloque tenu à Lomé en début du mois d’Octobre 2011 sur le thème : « Election en Afrique

Le Ministre Victor Alipui

: Fiction ou réalité ». Avec le Président du GRAD Victor Komla Alipui, nous revenons sur les objectifs visés par l’organisation du colloque financé par la Fondation Hanns Seidel et le contexte des élections au Togo. Pour lui, les élections au Togo n’ont jamais été transparentes et propose une rupture de système et voter une assemblée constituante.

Vous avez organisé à Lomé, un colloque qui a eu à plancher sur la problématique des élections en Afrique. Qu’est-ce qui a suscité l’organisation d’une telle rencontre ?

C’est à l’issu d’un bilan que nous avons fait, bilan d’un processus électoral qui a commencé dans les pays africains après la chute du mur de Berlin qui a entrainé la dislocation du bloc soviétique. Tous les peuples qui étaient opprimés par des systèmes politiques autoritaires ont été promus à la liberté. Ils ont réclamé la démocratie et l’état de droit. Ces peuples ont connu des périodes de transition et l’un des éléments importants pour permettre au peuple d’affirmer sa souveraineté c’est la désignation de ses dirigeants à l’issue des élections. Et tout le monde fait des efforts pour organiser des élections à peu près correctes.

En Afrique aussi, nous avons connu des systèmes de parti unique, des systèmes autoritaires où il n’y avait pas de liberté et on pratiquait une certaine forme de centralisme démocratique avec tous les systèmes de l’appareil soviétique par exemple. Même ceux qui ont opté pour le capitalisme en Afrique avaient des systèmes de parti unique aussi.

Toujours est-il que les peuples africains se sont révoltés eux aussi. Au Togo, le 05 Octobre 1990, la jeunesse s’est révoltée et dans le sillage de cette révolte on a engagé le processus démocratique.

Pour aller jusqu’à la démocratie, il faut organiser des élections. Or, des élections telles qu’elles sont organisées dans nos pays, en Afrique en général et au Togo, vous le voyez bien, ne sont pas transparentes, pas crédibles.  Les gens se posent même des questions sur le pourquoi on fait encore des élections puisque ceux qui les organisent les gagnent toujours…

Parlant du cas du Togo, des participants à cet atelier ont au cours des travaux insisté une fois encore sur la mise en place d’une Commission électorale technique. Croyez-vous à sa faisabilité au Togo ?  

Il faut une volonté politique. Il faut que ceux qui veulent la démocratie imposent leur point de vue, la manière dont ils veulent voir la CENI (Commission électorale nationale indépendante) fonctionner dans notre pays. Pour ceux de notre génération qui ont connu l’évolution politique au Togo, c’est vrai que c’est les colons qui étaient là mais quand on était arrivé au stade de l’autonomie interne, c’est le ministère de l’intérieur qui est chargé d’organiser les élections. Mais comme il y avait des fraudes aussi à l’époque (parce que le ministère de l’intérieur était contrôlé par l’administration coloniale et le gouvernement de l’autonomie), et pour avoir des élections libres et crédibles, les togolais ont demandé que ces élections soient organisées sous la supervision des Nations Unies. C’était en 1957. Et donc en 1958 une mission a été envoyée pour organiser des élections et les superviser, bien sûr, en collaboration avec le gouvernement de la République autonome du Togo et de l’administration française.

C’est pour vous dire que si on veut avoir une CENI technique, on peut toujours l’avoir. Sur le plan de l’organisation, le ministère de l’intérieur a peut-être un rôle à jouer mais il faut une CENI qui est composée des gens qui sont d’une certaine intégrité pour pouvoir gérer le processus sans esprit partisan.

Ça veut donc dire que les partis politiques ne doivent pas y être représentés…

Peut-être ! Il faut voir comment amener les partis politiques à jouer leur rôle à côté de ces structures techniques. Ils peuvent être dans des commissions consultatives mais la CENI doit être composée par exemple des magistrats qui sont sensés jouir d’une certaine indépendance dans l’exercice de leur fonction. Les partis politiques pourront être dans une autre structure pour étudier les propositions qui seront faites. Mais une CENI comme on la voit aujourd’hui avec des partis politiques, fait que le jeu n’est pas franc. Les membres de cette CENI orientent les travaux dans le sens que veut le gouvernement.

Voulez-vous dire que le mal au Togo est vraiment l’absence d’une CENI technique ?

Tout le monde sait que dans notre pays, la CENI n’a jamais été indépendante. Malgré le nom qu’on lui donne, elle n’a jamais été indépendante.

Elle est manipulée par qui alors ?

Par le gouvernement ou le parti au pouvoir! Quand on voit la composition, ils sont toujours majoritaires. Quand on vote, ils ont la majorité. C’est ce qui fait qu’on n’a jamais eu d’élections libres, crédible set transparentes. Il faut vraiment qu’on change ça ?

Mais en attendant la mis en place de cette CENI technique, direz-vous que les partis politiques aussi jouent pleinement leur rôle pendant les processus électoraux ?

Ils ne s’impliquent pas comme il faut en amont comme en aval. En amont, ils doivent veiller à la bonne organisation des élections. Si le gouvernement ou la CENI prend certaines dispositions dans le cadre de l’organisation de ces élections, ils doivent exiger à apporter leur contribution et essayer d’influencer les décisions qui se prennent. L’handicap est que dans notre CENI, les partis politiques de l’opposition ne sont pas représentés à parité avec le parti au pouvoir.

Même quand  on parle d’organisations de la société civile dans la CENI, elles ont leur couleur politique. Et au moment des élections, on voit comment cela se passe.

En réalité, les partis politiques sont les premiers à être en contact avec les populations donc eux-mêmes doivent être organisés. Les partis politiques existent bien au Togo mais ne fonctionnent pas comme des organisations bien structurées avec des contacts permanents avec la base et, l’information ne circule pas comme cela se doit.

C’est ceux qui ont créé le parti qui s’arrogent le leadership et restent là. Ils ne font pas jouer aussi la démocratie au sein de leur parti. Il faut que les citoyens soient informés et ils doivent les former.

Ne pensez-vous pas que la HAAC et la Cour Constitutionnelle ont également un rôle à jouer pour des élections transparentes ?

D’abord la HAAC est une autorité qui doit veiller à l’application des textes qui sont relatifs à l’organisation de la presse dans le pays. Elle doit veiller à l’application de la déontologie qui régit le métier. Je crois savoir qu’il y a un projet de loi qui existe encore dans ce sens. Mais est-ce qu’il est juste ? Il appartient aux organes de presse ou aux journalistes de se retrouver et de l’examiner et voir les modifications à y apporter. Après cela, le rôle de la HAAC devient très important dans la sensibilisation des populations sur les problèmes du pays. Il y a la presse nationale qui doit jouir d’une certaine autonomie, d’une certaine indépendance dans l’exercice de ses fonctions. Elle est appelée à informer toute la population, quelle que soit leur tendance politique, religieuse ou autre. Mais c’est aussi très important que toute la presse, de diverses tendances, respectent la déontologie.

On a parlé de réformes constitutionnelles et institutionnelles et la HAAC et la Cour Constitutionnelle sont concernées. Mais si la Cour Constitutionnelle doit jouer son rôle de juridiction la plus haute du Togo, il faut qu’elle soit véritablement un organe indépendant.

Aujourd’hui, cette Cour n’est pas indépendante. La justice doit être indépendante. La Cour Constitutionnelle est sensée l’être.

Au vue de tout cela, les élections au Togo est-ce une réalité ou une fiction ?

Si on me demande quels sont les vrais résultats de toutes les consultations électorales au Togo, je ne saurai le dire. N’ayant pas été transparentes, je ne peux pas parce que les règles sont faussés au départ. Ce qui est certain est qu’il y a toujours un flou. S’agissant de la liste électorale, on ne sait exactement pas combien d’électeurs il y a. Quand nous avons eu à rencontrer le représentant de la CEDEAO, il nous a indiqué qu’il y a plus d’un million d’électeurs fictifs. Ce n’est pas normal ! Même à l’Union européenne on le reconnait et ils demandent que le fichier électoral soit corrigé. Le problème, vous vous rappelez s’était produit lors des élections de 2007. Selon nous, il faut un audit du fichier et modifier la façon dont est élaboré le fichier électoral. Après près de 700 mille électeurs fictifs ont été éliminés mais il y a encore du travail à faire.

Selon vous, que faut-il donc au Togo pour parler d’une réelle marche démocratique ?

Il faut une rupture ! Il faut rompre non seulement avec le système RPT mais aussi le système néocolonial dans lequel nous vivons sur le plan politique et économique. Sur le plan politique, il faut qu’il y ait de nouvelles institutions. Et nous nous proposons une Assemblée constituante pour marquer une rupture avec le passé. Dans les pays du bloc soviétique quand le système est tombé, on a mis en place des Assemblées constituantes et c’est de nouvelles personnes qui sont venues faire des constitutions pour ces pays. Aujourd’hui après le printemps arabe, en Tunisie ils vont aller aux élections pour une Assemblée constituante. En Egypte ils vont le faire et dans d’autres pays c’est comme ça. Pourquoi pas au Togo ? Pourquoi c’est une Commission constitutionnelle qui va élaborer une Constitution et dire que le peuple a ratifié par référendum? Non ! Nous voulons qu’on marque une rupture et cela peut se faire de manière douce en organisant des élections correctes. L’année prochaine nous aurons les législatives alors pourquoi ne pas en faire des élections pour une Assemblée constituante et élaborer une nouvelle  constitution pour le Togo ? Là aussi ce n’est pas seulement les députés qui vont y siéger. Il faut y inclure également d’autres couches de la société togolaises à commencer par l’armée qui est souvent critiquée. Il y a le corps judiciaire qui est décrié aussi mais il faut avoir l’avis de plusieurs organisations, chefferie traditionnelle, mouvements de jeunes et de femmes, syndicats.

La CVJR fait du bon travail mai son aurait dû confier cette tâche à une assemblée constituante qui va définir les modalités de la réconciliation au Togo. Rouvrir des plaies qui se sont déjà cicatrisées, c’est dangereux. Ceux de l’assemblée constituant pourront choisir de ne pas revenir sur certains faits et les amnistier. On a déjà fait ça dans ce pays en Avril 1991 pour amnistier tous les crimes politiques. C’est ce qui a permis à Gilchrist Olympio de revenir au pays. Pourquoi on revient encore en arrière ?

Et ce n’est certainement pas un seul colloque qui pourra permettre de guérir le Togo du mal?

Pas du tout ! Nous envisageons d’autres rencontres de ce genre pour mettre en place une plateforme des organisations de la société civile vraiment engagées dans la promotion de la démocratie et de l’Etat de droit. Nous nous efforcerons à mettre en pratique toutes les conclusions et toutes les recommandations que nous avons tirées. Et ceci sera fait probablement au mois de novembre pour arriver à une assemblée constituante, à une nouvelle loi fondamentale, à un nouveau contrat social, à un nouveau régime politique qui soit véritablement démocratique et qui nous met dans un pays où on respecte les droits.

Propos recueillis et transcrits par Sylvio Combey

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :