Interview Jacques DUPUYDAUBY: « On est passé des mallettes de M. Bourgi, qui étaient un secret de Polichinelle, à quelque chose de beaucoup plus fort » Part II


Deuxième patie de l’interview de l’homme d’affaires franco-espagnol Jacques Dupuydauby, président du groupe portuaire

Jacques Dupuydauby

Progosa, dénonce dans un entretien à Mediapart les pressions de Nicolas Sarkozy sur plusieurs chefs d’Etat de l’Afrique de l’Ouest pour que l’industriel Vincent Bolloré, intime du président français, décroche de juteuses concessions portuaires. Un chantage d’Etat.

Il y a des menaces politiques, mais pour obtenir ces marchés, n’y a-t-il pas aussi de l’argent…

Cela a toujours été le cas, oui. Ce que je dénonce, c’est le fait que le président de la République française, directement puis indirectement, fasse pression sur les chefs d’Etat africains pour que des concessions soient données à Bolloré, ou retirées à des adversaires de Bolloré, pour être données à Bolloré, en leur disant: “si vous ne faites pas ce que je vous demande, la France ne vous soutiendra plus”. M. Sarkozy utilise ses fonctions de premier personnage de l’Etat pour que son copain puisse ramasser des concessions aux dépens d’un autre.

Et cela, Chirac ne le faisait pas ?

Ah non ! Je peux vous l’assurer. La France manifestait son souhait de voir des Français gagner, mais ça, c’est normal. Les prédécesseurs de M. Sarkozy n’ont pas proféré des menaces à caractère diplomatique pour favoriser les affaires d’Untel ou Untel.

Quel est l’intérêt pour Nicolas Sarkozy ?

La philanthropie, l’amitié… (sourires). Quelque chose m’a beaucoup frappé. Après avoir fait croisière sur le Paloma, le yacht de Bolloré (au lendemain de son élection, en mai 2007 – NDLR), Sarkozy a dit : “Je souhaiterais qu’en France, il y ait beaucoup d’entrepreneurs comme M. Bolloré.” Puis M. Sarkozy nous a expliqué que jamais le groupe de M. Bolloré

n’avait travaillé pour l’Etat. M. Bolloré a été remboursé au centuple de son yacht et de ses avions.

Avez-vous des raisons de croire qu’il y a d’autres arrière-plans financiers à ce soutien apporté à M. Bolloré ?

Allez donc demander à M. Claude Guéant pourquoi quinze jours avant la guerre en Libye, il a fait en sorte que M. Bolloré arrache le port de Misrata. Il l’avait obtenu grâce au système Kadhafi avant la guerre et il s’apprête à le garder après. Autre exemple : la Côte d’Ivoire. M. Bolloré a obtenu un monopole sur le port d’Abidjan, une mine d’or, grâce au président Gbagbo, dans des conditions juridiquement rocambolesques. Je rappelle que M. Gbagbo a décoré M. Bolloré quelques jours avant sa chute et que Bolloré a soutenu Gbagbo jusqu’à l’extrême limite du possible.

M. Ouattara, qui a battu Gbagbo aux dernières élections, mettait explicitement en cause un institut desondages appartenant au groupe Bolloré d’avoir livré des sondages favorables à Gbagbo. M. Ouattara arrive finalement au pouvoir : il invite M. Bolloré à sa table d’honneur le jour de son intronisation. Que pensezvous qu’il se soit passé? L’un des industriels les plus proches du président m’a confié que Sarkozy lui-même avait exigé de M. Ouattara que Bolloré garde toutes ses positions sur le port d’Abidjan.

Ces cas sont vérifiables. Une fois, on peut s’interroger.Deux fois, on peut douter. Trois fois, c’est une forme de certitude. A la quatrième, on a la preuve d’un système.

On est passé des mallettes de M. Bourgi, qui étaient un secret de Polichinelle, à quelque chose de beaucoup plus fort. On est passé de la Françafrique des mallettes à la Sarkafrique des concessions.

On peut imaginer qu’il existait le même type de messages à Omar Bongo, au Gabon, pour favoriser l’attribution à Elf de telle ou telle concession pétrolière, non ?

Je ne parle que de ce que je connais. Mais les enjeux nationaux étaient autres avec le pétrole, dont dépendait une partie de l’indépendance énergétique de la France selon le général de Gaulle. Pouvez-vous me dire quel est l’intérêt stratégique pour la France de donner une concession à M. Bolloré ?

Il y a l’argument de la défense des entreprises françaises.

Et Getma, la société qui a été chassée par Bolloré du port de Conakry, en Guinée, ce n’est pas une entreprise française, peut-être ? C’est une entreprise française ! Elle est installée près des Champs-Elysées. Tout cela peut s’apparenter à un système. En tout cas, c’est systématique. Avec les pressions et les envoyés parallèles.

Qui sont ces envoyés ?

Patrick Balkany, député-maire de Levallois-Perret, intime de Nicolas Sarkozy, joue par exemple un rôle considérable dans ce système. Et il est sûrement là pour représenter l’honnêteté française… Franchement, quand on voit cet élu des Hauts-de-Seine accompagner

en permanence le président de la République dans ses déplacements africains et revenir après dans les pays pour faire passer les messages, on a la nausée. Quand on voit la place d’Alain Carignon, autre grande figure de l’honnêteté française, auprès de Brice Hortefeux, lequel est très actif dans toutes ces affaires africaines, on a du dégoût.

Comment considérer ce que vous dénoncez aujourd’hui comme autre chose qu’une vengeance de mauvais perdant face au groupe Bolloré ?

Ah, mais moi, j’ai perdu. C’est sûr. Il m’a éliminé. J’ai 65 ans, je prends ma retraite. Je ne suis plus actif dans ce secteur. J’ai vendu le fonds de commerce de mon groupe. C’est un problème qui ne me concerne plus personnellement. A mes yeux, c’est aujourd’hui de nécessité de mettre Sarkozy et ses relais, au premier rang desquels Bolloré, à la porte de l’Elysée. Je rappelle d’ailleurs que MM. Sarkozy et Bolloré ont le même conseiller : Alain Minc. Il faut mettre fin au système. Le système Bolloré est une pieuvre.

Réclamez-vous une commission d’enquête parlementaire ?

Je pense que le fonctionnement du système Sarkozy en Afrique, dont Bolloré est le pivot, serait en effet un excellent sujet d’enquête parlementaire. Mais au Sénat, qui vient de basculer à gauche, je lisais que la nouvelle majorité s’interrogeait sur des sujets marquant le changement. Voilà un beau sujet, le soutien politique apporté aux investissements privés de M. Bolloré en Afrique, les pressions exercées sur les Etats africains, les méthodes d’attribution des marchés au groupe Bolloré, et enfin qui en tire bénéfice.

Dans le livre Sarko m’a tuer (Stock), vous avez raconté une scène surprenante du début des années 1980 durant laquelle Nicolas Sarkozy, maire de Neuilly et avocat, aurait demandé que la société que vous dirigiez alors couvre des prestations juridiques fictives à son profit. Quelles ont été les réactions de l’Elysée suite à ces confidences ?

Aucune. Peut-être savent-ils que j’ai des archives.

Fin.

Source: Affaires africaines : l’entretien qui accuse Sarkozy . Interview réalisée par Fabrice Arfi et Karl Laske

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