Faure Gnassingbé, le maillon faible du Togo


Le président togolais, qui a succédé à son père en 2005, peine toujours à pacifier le pays et à relancer son économie.

Cela fait à peine deux heures que le père est décédé, quand l’armée confie le pouvoir à Faure Gnassingbé, héritier désigné. On est le 5 février 2005, et le ministre de l’Équipement qu’il est à ce moment-là n’a que 38 ans. Il savait que cette heure viendrait, et pour cause, Etienne Gnassingbé Eyadema, avait minutieusement préparé la succession.

Faure Gnassingbé, PR

Arrivé au pouvoir en 1967 après un coup d’État, le vieux «timonier» se savait mortel. Sa succession a donc été préparée avec soin. En décembre 2002, Eyadema fait modifier la Constitution pour abaisser l’âge d’éligibilité à la présidence de 45 à 35 ans. Son fils en a alors trente-quatre. La dynastie est en marche.

Mais l’héritage est lourd. Il ne possède ni le charisme ni l’appétit du pouvoir de son père, qui a régné sans partage pendant presque quarante ans. Faure reprend les rênes d’un pays miné par les divisions Nord-Sud, mais aussi par des difficultés économiques et sociales. Depuis six ans, peu de choses ont vraiment changé, même si les observateurs s’accordent à dire que le cadeau était empoisonné.

La symbolique de la violence

«Lui c’est lui, et moi c’est moi!» Par ce slogan, Faure Gnassingbé voulait marquer la rupture avec son père. Si Eyadema a combattu dans les rangs de l’armée coloniale française, Faure est avant tout un homme d’affaires. Titulaire d’un Master of Business Administration (MBA), il a suivi des études de finances et de gestion en France et aux États-Unis, avant de rentrer au pays au milieu des années 1990. Réputé habile et discret, il gérait les secteurs stratégiques qui ont fait la fortune de la famille, comme les mines de phosphate et la téléphonie mobile.

Mais dès son arrivée au pouvoir, les Togolais ont pu constater que les différences ne vont pas beaucoup plus loin que ça. Eux qui rêvaient d’alternance et de démocratie ont rapidement déchanté. Avec Faure Gnassingbé, le Rassemblement du peuple togolais (RPT) domine toujours largement la vie politique togolaise. L’élection présidentielle de 2005 s’inscrit dans la continuité, ni plus ni moins. Certes, la passation de pouvoir par l’armée, que l’Union africaine (UA) qualifie de «tentative de coup d’État» n’aboutit pas. Sous la pression de la communauté internationale, le nouveau chef de l’État accepte de démissionner et annonce la tenue d’une élection présidentielle dans les 60 jours. Mais deux mois plus tard, il remporte le scrutin dans le sang. Les violences politiques destinées à museler l’opposition font près de 500 morts, selon l’ONU.

«Le peuple togolais est traumatisé par le régime du général Eyadema, et il ne pourra jamais dissocier Faure de son père», estime Brigitte Adjamagbo Johnson, candidate à l’élection présidentielle de 2010 et présidente de la Convention démocratique des peuples africains (opposition).

«Les actes symboliques sont extrêmement importants au Togo, ajoute Comi Toulabor, historien et chercheur au Centre d’études d’Afrique noire (CEAN), à Bordeaux. Faure perpétue le rituel de son père, et cela n’a rien d’anodin. Chaque 13 janvier à minuit pile depuis 1963, Eyadéma assis dans un fauteuil de la présidence, tirait sur un bœuf pour commémorer l’assassinat de Sylvanus Olympio —le premier président du Togo indépendant. Car c’est Eyadéma qui l’a tué, il faut bien le dire.»

Un jouisseur, pas un homme d’Etat

Outre la symbolique, sur le terrain, le quotidien des Togolais n’a pas tellement changé. Depuis 2005, les violations les plus grossières des droits de l’homme ont cessé.

«Depuis la dépénalisation des délits de presse (en 2004, Ndlr), il est tout de même possible de critiquer. On peut intervenir sur une radio et dénoncer certaines choses, alors que c’était absolument impensable avant», raconte Raphaël Kpande-Adjare, président de la Ligue togolaise des droits de l’homme (LTDH).

Pas de problème pour s’exprimer donc. En revanche, les langues trop pendues s’exposent à d’éventuelles représailles. Car selon Brigitte Adjamagbo Johnson, «on continue à torturer au Togo».

En mai 2011, une dizaine d’associations de défense des droits de l’homme au Togo a fait état d’actes de torture au sein de l’Agence nationale du renseignement (ANR). La presse togolaise s’émeut des dizaines d’opposants ou hommes d’affaires qui seraient détenus et maltraités dans cette agence d’Etat, qui n’a pourtant aucune compétence en matière de détention. Début août, des journalistes togolais manifestaient encore contre l’ANR dans les rues de Lomé, la capitale, cette fois pour dénoncer les menaces proférées contre une dizaine de leurs confrères et appeler au respect de la liberté de presse au Togo.

Quant au développement des infrastructures, il suffit de se balader dans les rues de Lomé pour voir que le nouveau surnom de la ville, «Lomé la poubelle», n’est pas un mythe. L’état des rues est catastrophique, sans parler des routes de l’intérieur du pays.

«Ce ne sont pas des nids de poule, mais des nids d’autruche!», s’amuse un chauffeur de taxi.

«C’est un jouisseur, plus qu’un homme d’Etat», affirme Comi Toulabor. Les rumeurs vont bon train sur le train de vie du président, et ses supposées nombreuses relations amoureuses. L’éternel célibataire —à 45 ans, Faure n’est pas marié— aurait déjà une vingtaine d’enfants. Selon un autre intellectuel togolais, la légendaire Rue du vagin existe bel et bien. La Rue du vagin?

«Faure est un coureur de jupons, c’est bien connu! Il a fait goudronner une route en terre uniquement pour pouvoir rendre visite à l’une de ses maîtresses…»

Pieds et poings liés

Pourtant, nombreux sont les observateurs à lui prêter une certaine bonne volonté pour développer le pays. Il faut dire que la dictature d’Eyadema laisse des institutions qui n’en sont que de nom. La seule institution qui fonctionnait sous Eyadema, c’était le chef de l’Etat lui-même. Quand il meurt, le pays est désemparé.

L’accord de politique globale, conclu à Ouagadougou au Burkina Faso en 2004, prévoit des réformes profondes du système électoral et institutionnel. Réconciliation nationale, bonne gouvernance, autant de conditions imposées par l’Union européenne comme préalable à la reprise de la coopération économique avec le Togo, interrompue en 1992. Le dialogue entre le RTP et les partis d’opposition est en cours à Lomé, mais personne n’a l’air d’en attendre quoi que ce soit.

«Les réformes sont très difficiles à mettre en place parce que le président a les mains liées par ceux qui l’ont mis au pouvoir et qui ne veulent pas abandonner leurs privilèges, notamment les militaires. Il ne peut pas leur tourner le dos maintenant», assure le président de la LTDH.

Le demi-frère du président, Kpatcha Gnassingbé, a tissé un réseau très important au sein de l’armée tribale. L’ancien ministre de la Défense a joué un rôle déterminant pour maintenir au pouvoir le clan Eyadema. Mais son ambition est aussi personnelle. Il a toujours brigué le fauteuil présidentiel. Accusé d’avoir fomenté un coup d’état en 2009, il vient d’écoper de vingt ans de prison, jeudi 15 septembre.

Même en détention, la popularité de Kpatacha auprès des militaires risque de mettre en danger la politique de réconciliation de Faure. Pour reconcilier le pays, le président dispose pourtant d’un atout de taille: ses origines «mixtes». Sa mère est originaire du Sud, son père du Nord.

La division historique entre le Nord et le Sud remonte à l’assassinat de Sylvanus Olympio en 1963, le premier président du Togo, originaire du Sud. Pour Kpatcha, l’armée et le pouvoir doivent rester ancrés dans le nord du pays, comme à l’époque du père. L’armée en est issue aussi. Il reproche ainsi à Faure de ne pas être 100% Kabyè (ethnie majoritaire du Nord). Décidément, l’héritage d’Eyadema est dur à porter.

 Célia Lebur

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