Lettre ouverte à S.E. Joseph Koffigoh, Chef de la Mission d’Observation Electorale de l’Union africaine en Côte d’Ivoire


L’écrivain blogueur Gerry Tama, s’est adressé à l’ancien premier ministre togolais, Joseph Kokou Koffigoh qui a conduit la mission d’observation de la CEDEAO lors des présidentielles en Côte d’Ivoire. Au finish, le sieur Koffigoh étale un rapport laconique controversant. Pour Gerry Tama, c’est bien clair, son ami Koffigoh a fait faux. Il le lui dit dans une lettre ouverte. In extenso, le contenu de cette lettre.

Monsieur Koffigoh, il y a quelques mois, après avoir passé une semaine en votre compagnie à organiser la soirée hommage à feu le ministre Dorkenoo, et la présentation de votre recueil de poésie, j’écrivais sur mon blog, vous concernant surtout, que l’histoire de notre pays était un immense gâchis. Un gâchis pour avoir pressé comme de vulgaires agrumes votre vivacité d’esprit et votre amour pour votre patrie,  avant de vous jeter à la vindicte populaire, vous qui sous d’autres cieux, dans d’autres contextes, auriez inspiré hymnes, monuments et reconnaissance éternelle de la nation pour votre engagement dans d’autres domaines autres que la politique. Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions, dit-on, et notre pays regorge malheureusement d’hommes comme vous : vifs d’esprit, de bonté d’âme, généreux et humanistes, mais qui ne traverseront jamais l’histoire. Depuis cette première rencontre, nos relations ont évolué, et je peux aujourd’hui me targuer d’être de vos amis. C’est au nom de cette amitié que je me permets de vous adresser cette lettre ouverte. Mais pourquoi utiliser un tel canal, au lieu d’un entretien en tête-à -tête, dans l’ambiance docte d’un échange d’idées et d’arguments ?  Parce que je suis persuadé que nous sommes tous deux, des  personnes ressources – vous en tant qu’ancien homme politique, et moi en ma qualité d’écrivain et de blogueur – et nos débats ne sauraient se détourner de tous ceux et celles à qui notre analyse de l’actualité pourrait aider à mieux se forger une opinion.

Monsieur Koffigoh, le 30 novembre, soit deux jours après le second tour des élections en RCI, vous signiez le rapport de la Mission électorale de l’union africaine que vous présidiez. Voici ce qu’on lit aux points 09 et 10 de ce rapport :

9. Au terme de la mission, les observateurs de l’Union Africaine ont fait les constats suivants:

-la participation relativement massive des électeurs particulièrement aux premières heures du scrutin; – la présence remarquée des forces de l’ordre sur les lieux de vote; – la disponibilité des agents électoraux; -la disponibilité du matériel électoral dans la plupart des bureaux de vote; -le déroulement du scrutin dans la discipline et la sérénité dans la majorité des bureaux de vote.

-la mission a relevé avec regret: des actes de violence graves notamment des pertes en vies humaines, des atteintes à l’intégrité physique, des séquestrations, des intimidations, des tentatives d’enlèvement et de dégradation du matériel électoral.

Autant d’éléments qui devraient faire l’objet d’une appréciation minutieuse de la part des organes compétents afin de déterminer leur impact sur le scrutin;

En outre la mission déplore: – L’ouverture tardive de certains bureaux de vote; – Le manque de sticker dans certains bureaux de vote; – Le climat relativement lourd aux alentours des lieux de vote.

– Enfin, la mission déplore la séquestration de deux de ses observateurs et remercie les agents de l’ONUCI pour le dénouement heureux intervenu à temps.

10. Sous réserve de l’appréciation par les institutions compétentes de l’impact des actes de violences et d’intimidations sur le scrutin, la mission d’observation de l’Union Africaine juge globalement satisfaisant le déroulement du second tour de l’élection du président de la République en Côte d’Ivoire.

Excellence, je reconnais ne pas être trop versé dans le langage diplomatique, et que ma connaissance du droit ne se limite qu’à une ridicule maitrise en droit international humanitaire, mais il m’est avis qu’il y a comme une sorte d’incohérence dans cette partie de votre rapport. A l’article 09, vous reconnaissez que le matériel électoral était disponible dans la plus part des bureaux de vote, que les agents électoraux et les forces de l’ordre étaient tous déployés, et que le scrutin s’est déroulé dans  la discipline et la sérénité dans la majorité des bureaux de vote, pour aussitôt, dans le paragraphe suivant, citer une suite d’incidents graves qui, sortis de leur contexte, suffiraient à faire invalider le scrutin. Le rapport dit une chose, et son contraire. Et ce flou se poursuit à l’article 10, où, si je me permets de décrypter, il faudrait lire ceci :

« Il y a eu des irrégularités sur lesquelles on peut s’appuyer pour remettre en cause les résultats d’une partie du scrutin, mais dans l’ensemble, tout s’est bien passé »

Ce double langage vous a autorisé, le 4 décembre, à être présent à la présidence ivoirienne pour assister à l’investiture de Laurent Gbagbo comme président de la Côte d’Ivoire. Ceux qui ont accusé votre geste avaient tort. Vous y étiez en tant qu’ami personnel du chef de l’Etat, votre mission en RCI étant achevée. Et je conviens avec vous que n’ayant pas à vous ingérer dans les affaires internes de la Côte d’Ivoire,  vous n’aviez pas à refuser l’invitation d’un ami de si longue date, un compagnon de lutte, un homme qui, le seul en Afrique, a organisé une marche chez lui pour vous soutenir alors que vous étiez pris de le maelstrom de la lutte politique dans votre propre pays. Dans la cacophonie générale générée par la proclamation des résultats du scrutin présidentielle du 28 novembre, et le manichéisme apparent qui en a résulté, avec d’une part les bons représentés par le camp Ouattara, et d’autres part les mauvais annexés au camp Gbagbo, vous avez fait le choix de la loyauté. Je vous admire pour cela, quoi qu’en disent vos détracteurs.

Mais, Excellence, les conclusions de votre rapport : « la mission d’observation de l’Union Africaine juge globalement satisfaisant le déroulement du second tour de l’élection du président de la République en Côte d’Ivoire. » ont aussi logiquement conduit l’UA à reconnaître la validité du scrutin, et à accepter ainsi comme président légitiment élu, M Ouattara. Cette reconnaissance ne s’appuierait que sur la seule proclamation des résultats par la CEI, hors délai, en violation flagrante de la décision du conseil constitutionnel du pays souverain qu’est la Côte d’Ivoire, qu’aujourd’hui je serai de votre avis lorsque vous avez récemment déclaré, sur une chaine de radio togolaise, je cite : « La communauté internationale veut saboter l’espoir du processus de démocratisation née des années 90, en Afrique », avant de poursuivre « «Il faut saluer la position de Laurent Gbagbo, il existe deux armées en Côte d’Ivoire et aller dans ces conditions à une élection est anormale ». Et sur ces entrefaites, certains leaders de l’opposition,( CDPA, ANC) ont largement abondé dans votre sens, établissant un parallèle douteux avec la situation togolaise, et arguant, comme M Fabre, que la communauté internationale récolte en RCI ce qu’elle a semé au Togo.

Monsieur le premier ministre, avec toute l’amitié que j’ai pour vous, je crois que votre jugement est erroné. En m’appuyant sur mes sept mois passés en Côte d’Ivoire comme Casque bleu, sur l’étude synthétique que j’ai du déroulement des événements de ces dernières années dans ce pays, et sur mes lectures de tous les avis postés ici et là, tant sur internet que dans les médias traditionnels, voici pourquoi je trouve que vous faites erreur :

 

1 : En 2000, Mr Laurent Gbagbo accède au pouvoir dans un contexte qu’il qualifie lui-même de conditions calamiteuses. Ce qualificatif trouve son origine dans le fait que les leaders des principaux partis politiques (Henri Konan Bedie, Alassane Ouattara…) sont écartés par une cour constitutionnelle aux ordres du General Guei, chef de la junte. La conséquence directe d’une telle exclusion, c’est le refus de 70% d’Ivoiriens de participer aux élections qui opposent véritablement Laurent Gbagbo à Guei Robert. Le ministère de l’intérieur, aux ordres (on en parlait déjà), désigne Guéi vainqueur. Gbagbo rejette le verdict et en appelle à la rue. L’affrontement tourne en faveur de Gbagbo qui bénéficie du soutien de l’armée. La commission électorale nationale le déclarera vainqueur du scrutin, faisant de lui le quatrième président de la République Indépendante de la Côte d’Ivoire.

2 : En 2001, Gbagbo organise les élections locales en RCI, et les perd. Non seulement le RDR, le parti de Ouattara s’en sort grandement vainqueur avec 64 communes sur 197, mais le PDCI de Bédié devance le FPI (parti de Gagbo), obtenant 59 communes contre 33 pour le FPI. Cette déculottée va marquer le retour du concept de l’ivoirité, que Gbagbo n’a pas inventé, mais qu’il va utiliser pour asseoir son autorité, lui le bété issu d’une ethnie minoritaire. Désormais, pour ne pas se trouver à perdre toutes les élections à venir, Il faut une liste électorale taillée donc sur mesure. La solution trouvée est toute simple : trier, dans une population cosmopolite et d’immigration, le vrai Ivoirien, (favorable au président) du faux, de préférence partisan du RDR, l’adversaire de toujours. Dès lors, les milices se mettent à l’œuvre, les assassinats (des militants de l’opposition aussi bien que de journalistes étrangers) plongent la côte d’Ivoire dans l’incertitude. La stigmatisation est là : L’ennemi, c’est l’étranger. Implicitement, et sans jamais le dire ouvertement, l’homme du nord est un étranger. Finalement, certains militaires, essentiellement originaires du nord, prennent les armes et intentent un coup d’Etat  militaire.

3 : Le 19 septembre, l’opération, déclenchée à Abidjan, Bouaké et Korhogo échoue, mais très rapidement, la rébellion se replie vers les régions du nord, renforce sa position et commence à envahir le sud du pays. Les 26-29 septembre, un contingent militaire français intervient à Bouaké et à Yamoussoukro pour évacuer les ressortissants étrangers. Paris annonce que la France apporte son «soutien logistique» à Abidjan. Le 29  la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) décide la création d’un «groupe de contact» pour assurer une médiation, et l’envoi d’une force de paix pour s’interposer entre rebelles et forces gouvernementales. Le 17 octobre,  les rebelles signent à Bouaké, sous l’égide de la CEDEAO, un accord de cessation des hostilités. Le président Gbagbo accepte l’accord et demande à la France de contrôler le cessez-le-feu. Le 20,  les militaires français se déploient sur une ligne traversant le pays d’est en ouest dans le cadre de l’opération «Licorne».  Le 3 janvier 2003,  arrivent à Abidjan les  premiers éléments de la force ouest-africaine, envoi décidé le 29 septembre 2002 par la CEDEAO, puis le 4 avril, c’est le début de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci), avec le passage sous Casque bleu des 1 300 soldats ouest-africains. (J’ai fait partie de cette mission).

4 : Le 6 Avril 2005, les principaux protagonistes de la crise Ivoirienne (Gbagbo, Ouattara, Bedie et Soro) se sont donné rendez-vous à Pretoria sous l’égide de Thabo Mbeki en vue de ramener par le dialogue la paix tant souhaitée par les populations ivoiriennes et leurs partenaires africains. A la satisfaction de tous, un accord qui définit les modalités d’organisation d’élections libres et ouvertes à tous, est trouvé et les parties signataires s’engagent à le respecter. Pour faire tomber le mur de méfiance, les principaux leaders et Mr MBeki demandent à l’ONU de s’associer au processus électoral dans le strict respect de lois Ivoiriennes. Comme toutes les constitutions des Etats modernes, la constitution ivoirienne stipule en son article 87 je cite: « Les Traités ou Accords régulièrement ratifiés ont, dès leur publication, une autorité supérieure à celle des lois, sous réserve, pour chaque Traité ou Accord, de son application par l’autre partie ». ET comme vous le savez si bien, Excellence, les résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU (contrairement a celles du Conseil General) sont supérieures a nos lois nationales. Dans cette dynamique, l’ONU prend une nouvelle résolution sur la Côte d’Ivoire (la 1721 du 1er Novembre 2006). Le point 22 de cette résolution est clair: « le Haut Représentant pour les élections, avec le plein appui du Premier Ministre et en consultation avec celui-ci…sera la seule autorité habilitée à rendre les arbitrages nécessaires en vue de prévenir ou résoudre toute difficulté ou contentieux liés au processus électoral, en liaison avec le Médiateur ». En d’autres termes, en cas de contentieux, le dernier mot revient au représentant spécial de l’ONU… Et cette résolution, conformément à la constitution ivoirienne, est supérieure au nouveau code électoral de la Cote d’Ivoire.

5 : En faisant l’hypothèse que cette résolution n’ait jamais existé, la question du contentieux électoral est traitée dans l’article 64 du nouveau code électoral. Il y est écrit ceci: « Dans le cas où le Conseil constitutionnel constate des irrégularités graves de nature à entacher la sincérité du scrutin et à en affecter le résultat d’ensemble, il prononce l’annulation de l’élection. La date du nouveau scrutin est fixée par décret en Conseil des ministres sur proposition de la Commission chargée des élections. Le scrutin a lieu au plus tard quarante-cinq jours à compter de la date de la décision du Conseil constitutionnel. » Le législateur, pour éviter justement que les membres du conseil constitutionnel n’offrent en cadeau la victoire à un des protagonistes sur la base de leur bon vouloir, impose donc à l’institution le choix de désigner le président si seulement il est celui proclamé par le CEI, (absence de recours, où recours ayant un impact insignifiant sur les résultats proclamés) dans le cas contraire, il faut réorganiser le scrutin.

Voila, Excellence, les raisons qui me permettent de vous dire que vous faites erreur à vouloir soutenir M Gbagbo avec des arguments autres que ceux que vous impose votre amitié pour lui.

En voulant le passer pour un anticolonialiste, vous jetez l’opprobre sur tous ces valeureux Africains qui se sont battus, jusqu’au sacrifice suprême, pour la dignité de notre continent. Les Français se sont déployés en Côte d’Ivoire sur demande de M Gbagbo. En 2004, alors que j’étais en patrouille profonde dans la zone rebelle en compagnie d’un groupe de combat français, nous avons failli avoir un accrochage avec des rebelles à cause de la présence des Français, qui avaient arrêté à Man, le 1er décembre 2002, une forte colonne rebelle progressant vers Abidjan.

Vous dites qu’il existe deux armées en Côte d’Ivoire. Cela est vrai. En tant que légaliste, comme vous, je réprouve toute tentative de prise de pouvoir par les armes, et les responsables d’une telle forfaiture devraient être traduits devant les juridictions de la république ivoirienne. Seulement dès l’instant qu’un groupe armé (rebelle) devient suffisamment important pour jouer à jeu égal avec l’armée nationale, voire la déborder (ce qui était le cas en 2002), et qu’il faille faire intervenir la négociation pour la cessation des hostilités, le groupe devient de facto parti d’un conflit armé interne, et on lui applique non plus la loi du pays d’origine, mais plutôt le chapitre V de la charte des Nations unies, portant règlement pacifique des conflits. C’est parce que l’armée nationale ivoirienne n’a pas été capable de contenir la rébellion, contrairement à ce que les armées togolaises, sénégalaises, maliennes et nigérianes ont fait ou font dans leur pays respectif, que les casques blancs de la CEDEAO (Chapitre VII de la charte des Nations unies) suivis des casques bleus (chapitre VI), se sont déployés dans le pays du nationaliste Gbagbo. Autrement, vous reconnaissez avec moi que le Sénégal fait face depuis des années à une rébellion sur son territoire, mais son armée la contient, et nul n’irait demander à M Wade de faire venir des Casques bleus pour une interposition. Le Sénégal organise régulièrement des consultations électorales, où on vote sur l’étendue du territoire.  Une erreur est souvent commise, par beaucoup de partisans de Gbagbo, sur la mission de l’ONU en Cote d’ivoire. A mon temps, nous étions souvent pris à partie par des Ivoiriens qui nous reprochaient de ne pas désarmer les rebelles. Les résolutions des Nations unies sur l’ONUCI ne l’énoncent pas de cette façon. Le processus DDR (désarmement, Démobilisation et Réinsertion) ne visaient pas que les FN (dont l’effectif étaient de 8000, pour 4000 appelés à être réintégrés dans la nouvelle armée) mais aussi les FANCI (dont, pour les 12000 qu’ils étaient a l’époque, y compris les nombreuses milices, il était prévu 8000 à intégrer dans la nouvelle armée). Il est même curieux que vous invoquiez cet argument, puisque des ministres issus de la rébellion étaient dans le gouvernement, dirigé par le patron en personne de leur parti. Cet argument est d’autant plus facétieux que le LMP a fait campagne dans toutes les régions du pays au premier tour, et a préféré mettre l’accent sur le pays baoulé au second, compte tenu des très faibles scores (autour de 9%) obtenus au premier tour dans la région CNO (Centre Nord Ouest)

Vous semblez prétendre que Gbagbo est un patriote. Il aime sans doute son pays, mais depuis l’accession de la Côte d’Ivoire à l’indépendance, aucun autre président ivoirien n’a autant livré le pays à la prédation des multinationales, surtout d’origine française : l’agence française Euro RSCG (marché de 2 millions d’euros, ?), filiale de Bolloré, pour conduire sa communication lors des dernières présidentielles, Bouygues pour le marché de la construction du troisième pont de la capitale économique ivoirienne au détriment d’un groupe chinois, Bolloré renouvelé pour le marché de gré à gré de la gestion du port à conteneurs d’Abidjan et Vinci pour de grands chantiers à Yamoussoukro dont le palais présidentiel. Quant à au Groupe Total, il fait son entrée au pays, en se portant acquéreur, en octobre 2010, d’une participation de 60% dans l’important permis d’exploitation CI-100 (champ offshore de 2 000 kilomètres carrés situé à 100km au sud-est d’Abidjan), avec la bénédiction du gouvernement ivoirien.

Autre secteur où le patriotisme de Gbagbo n’a pas joué, l’agriculture. En 2010, les exportations de cacao, la filière la plus importante du pays, sont contrôlées à 90% par Cargill, ADP, Saco, Cemoi et Oustpan. Le patriote Laurent Gbagbo a poursuivi l’application de la doctrine libérale de la Banque mondiale là où son devancier, Houphouet Boigny, était intraitable, gérant la filière à travers une caisse de stabilisation (la Caistab) qui garantissait un revenu minimal aux planteurs. Aujourd’hui, l’Etat ne contrôle plus le secteur ni en amont ni en aval. Les financements des principales opérations se font à travers la Société Générale, la Standard Chartered et la BNP Paribas, les banques locales servant pour le paiement de taxes et de redevances à l’exportation. Pour finir, M Gbagbo serait patriote, ou nationaliste, que pour défendre sa position qui semble de plus en plus isolée sur la scène internationale, il aurait plutôt fait appel à des avocats ivoiriens –car la Côte d’Ivoire en regorge, –  ou tout au plus, à des avocats africains, pouvant d’ailleurs compter sur votre longue expérience du barreau, et vos talents professionnels qui ne sont plus à démontrer. Mais qui va-t-il chercher, notre nationaliste ? Des avocats français, venus de cette France qui ourdirait un complot contre sa personne.

Vous appuyez la légitimité de la victoire de Laurent Gbagbo par la décision du conseil constitutionnel. Mais comme vous le constatez vous-même dans mon point 05, le conseil constitutionnel n’a pas lu le droit. S’il avait une décision à prendre qui soit contraire aux résultats proclamés par la CEI, c’était une réorganisation du scrutin, dans les 45 jours. Vous pourrez arguer que la proclamation des résultats de la CEI était hors délai, mais le monde entier a vu les images des représentants de Gbagbo déchirant les feuilles des résultats (la décence recommandait qu’il blâme cette attitude), et nul ne peut expliquer qu’un pays qui a attendu 10 ans pour organiser des élections devant mettre fin à la guerre, ne puisse pas attendre quelques jours de plus, même en faisant entorse aux textes (ils n’ont fait que ça depuis une décennie) pour permettre à la CEI de donner des résultats consensuels. (La Guinée l’a fait, et s’en est sortie de façon plutôt admirable)

Vous accusez la communauté internationale de saboter le processus de démocratisation de l’Afrique née des années 90. Monsieur le premier ministre, je croyais que ce processus était né après le discours de la Baule, prononcé par un président français, membre influent de cette communauté internationale que vous décriez. Et vous en faites partie, Monsieur, puisque vous avez représenté l’UA en Côte d’Ivoire, et cette UA, fort de votre appréciation concernant l’organisation globalement satisfaisante du scrutin, demande aujourd’hui à Gbagbo de partir. Et même si ce n’était pas le cas, vous convenez bien avec moi, qu’en vertu de la démonstration que j’ai faite en point 04 concernant la certification des résultats par le représentant de l’ONU, la communauté internationale est bien dans son droit de reconnaitre la victoire de M Ouattara, suite à l’arbitrage de M Choi. (Trois méthodes ont été utilisées pour cette certification, et les conclusions de ces trois méthodes, en prenant en compte tous les recours introduits par les candidats, ont continué à donner M Ouattara vainqueur). Le représentant de l’ONU avait autorité à dire qui a remporté les élections, car les accords de Pretoria lui en donnent le droit. Le conseil constitutionnel aussi, mais accessoirement, seulement en cas de scrutin transparent (ce qui n’est plus le cas si on élimine le vote de 600 000 votants, tous issus d’une même région, où le score de M Gbagbo n’a pas sensiblement changé entre le premier et se second tour des élections). Et la constitution de la république souveraine de Côte d’Ivoire donne à l’ONU, en son article 87 et par le biais de la résolution 1721 du 1er Novembre 2006, le droit de se situer au-dessus des décisions du conseil constitutionnel pour ces élections là (c’est une première en Afrique, je le concède).

Pour finir, je dirai que je suis atterré par votre position, ainsi que celle d’une partie de la classe politique togolaise, qui semble se gargariser du mal qu’a la communauté internationale à faire partir Gbagbo, sous le simple prétexte qu’elle aimerait elle aussi bénéficier des mêmes soutiens, au lendemain des élections au Togo. Tout en évitant d’établir des parallèles qui risquent de nous éloigner de mon propos, et même si je déplore que ces politiciens fassent preuve d’une si grande amnésie sélective en ne se souvenant pas des sanctions subies par notre pays durant 15 ans pour déficit démocratique, et de la mobilisation de cette même communauté internationale suite à la première accession de l’actuel président de la République au pouvoir, je dois avouer ne pas comprendre pourquoi la certification des résultats par l’ONU n’apparait pas au démocrate que vous êtes, comme une bouée de sauvetage pour le règlement du contentieux électoral dans les pays africains. Dans nos pays où la mauvaise foi et la tentation de la fraude sont omniprésentes, comment ne pas trouver dans cette forme d’arbitrage (où autre panacée à la guinéenne, où le Président de la CENI était un étranger), la voie royale pour renouer avec le gouvernement de la majorité dans nos pays ravagés par la prédation du pouvoir ? telles sont les questions que je vous pose, avec la certitude que vous me répondrez, votre sens de la répartie et de la joute intellectuelle étant restés intacts.

Je conclurai en vous rapportant ce conseil que Laurent Gbagbo avait donné à Milosevic, le président serbe ayant, lui aussi, eu maille à partir avec la communauté internationale. «   Si dans un village tout le monde dit qu’un pagne et blanc et toi tu dis qu’il est rouge, c’est que c’est toi qui a des problèmes. » L’histoire parfois, est un éternel recommencement. Le président Gbagbo, en réalisant un score de 45%, fait largement mieux que les 17% obtenus par son parti aux locales de 2001. Cela veut dire qu’il a travaillé, qu’il a su convaincre ses compatriotes. Il a mieux fait que travailler, il a montré son patriotisme en acceptant la certification des résultats par l’ONU (peu de présidents africains l’auraient fait), il a fait preuve de grandeur d’esprit en laissant la CEI être aussi outrageusement dominée par les partisans de l’opposition (2/20 pour le LMP). Il a montré qui était un grand politicien, tenace, habile, courageux. Il était mon candidat. Je le supportais pour sa proximité avec le peuple, pour ses pas de dance, pour sa maîtrise du nouchi, cette langue petit-nègre des maquis de la rue princesse. Je pense que les Ivoiriens le regretteront, et qu’il pourra revenir dans cinq ans, car les boucantiers s’accommoderont difficilement de l’austère Ouattara. Mais il les a perdues, les élections. Le décompte des voix lui donne-il réellement perdant ? je ne le sais pas, mais l’autorité constitutionnelle chargée de proclamer les résultats (M Choi, et non le conseil constitutionnel) a déclaré M Ouattara vainqueur. S’il est respectueux des institutions, il doit l’accepter. Il peut certes se dédire, et organiser  un repli faussement identitaire et nationaliste comme il tente de le faire. Mais il ne combat pour aucune dignité des Africains, après avoir bradé les ressources de son pays aux multinationales françaises. Aucune leçon de dignité en Afrique ne rime avec le déni de la parole donnée et l’irrespect de ses engagements. D’ailleurs, ses pairs africains lui demandent de céder le pouvoir. Les élections étaient supposées mettre fin à dix ans de scission du pays, une décennie de haine entretenue et de fausses promesses. La guerre ne devrait plus visiter ce pays de rêve, et je m’oppose à l’envoi immédiat d’une force militaire en Côte d’Ivoire. Mais une chose ne devrait pas être négociable : c’est le maintien de Gbagbo comme président élu de la Cote d’Ivoire. Il ne peut être qu’un usurpateur, un imposteur, un putschiste, mais certainement pas un président élu. Vous avez le droit de le soutenir dans l’opprobre, mais ce faisant, vous tournez le dos au droit, qui vous est pourtant cher.

Voila, Excellence Monsieur le Premier Ministre, Monsieur Koffigoh, mon ami, ce que j’avais à vous dire. Cette lettre, je la publierai dans la presse, sur mon blog, et je vous enverrai une copie, parce que j’ai envers vous, un attachement sincère. Et ne pas vous dire ma vérité si j’ai le sentiment que vous vous trompez, serait manquer à mon devoir. Et ça, je ne le peux. Vous êtes mon ami.

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