Dossier :Application du système LMD dans les universités du Togo /Un bilan apocalyptique, le gouvernement accusé de « génocide » intellectuel par les étudiants


Le LMD, Licence, Master, Doctorat ; ces trois lettres seraient-elles à l’origine des malheurs des étudiants togolais ? La question mérite d’être posée puisque depuis l’entrée en vigueur dans les universités du Togo de ce système, hérité du monde anglo-saxon, on a  l’impression que les choses vont de mal en pis sur les campus de Lomé et de Kara. A la place de la félicité annoncée et attendue par le monde universitaire, c’est l’amertume qui a pris le dessus dans les cœurs. Les professeurs, ainsi que les étudiants et leurs parents s’avouent  de plus en plus désabusés par un système abondamment vanté par les autorités lors de sa mise en application et qui se révèle en fin de compte un leurre. Le bilan des trois années d’expérimentation de ce modèle d’enseignement dans les universités togolaises est « apocalyptique », rapportent les étudiants très amers. C’est un véritable champ de ruine que laisse ce système sur son passage et si rien n’est fait pour arrêter l’hémorragie et limiter les dégâts, notent les observateurs, l’Etat togolais risque fort de faire face à une terrible révolte de l’intelligentsia  qu’il aura du mal à contenir, tant les cœurs sont meurtris par les résultats obtenus.

Qu’est-ce que le système LMD ? Trois ans après son entrée en vigueur, comment les étudiants l’apprécient-ils ? A-t-il des avantages pour les universités togolaises ? Quelles sont les difficultés rencontrées ? Autant de questions dont nous apporterons des éléments de réponse dans ce dossier que nous vous proposons.

Qu’est-ce que le système LMD ?

Le terme LMD (Licence, Master, Doctorat) est apparu dans le jargon universitaire de la plupart des pays africains en début des années 2005-2006 où la rumeur faisait état de ce que l’ancien système appliqué, à savoir le système de la « Compensation » ou de  la « moyenne arithmétique » serait abandonné au profit d’un nouveau plus efficient et plus compétitif : le LMD. Dans ce système, il n’y a que trois diplômes ou grades proposés aux apprenants : la Licence, le Masteret et le Doctorat qui correspondent plus en réalité  à des grades qu’à des diplômes. « Tout comme dans l’armée,expliquait un professeur, plus vous réalisez des exploits de guerre, plus vous obtenez des grades. Dans le système LMD, l’étudiant est appelé à plus de travail personnel, à plus de recherches qui, en plus des cours magistraux, lui permettront de valider ses crédits et d’obtenir les diplômes à la fin de chaque cursus ». Ainsi la Licence, le Master et le Doctorat viennent valablement remplacer le  Deug, la Licence, la Maîtrise, le DESS ou DEA et le Doctorat délivrés auparavant avec comme niveau de diplôme : Licence = Bac + 3 ans, Master = Bac + 5 ans, Doctorat = Bac + 8 ans.

En gros, dans le système LMD, l’année universitaire est découpée en semestres au lieu « d’années universitaires » comme dans l’ancien modèle. Ainsi, dans le système actuel, la Licence (L) = Bac + 3 ans, équivaut à 6 semestres de travail après validation de 180 crédits, le Masters (M) = Bac + 5 ans, correspond à 4 semestres après la Licence et après validation de 120 crédits et enfin, le Doctorat (D) = Bac + 8 ans, s’obtient aux termes de 6 semestres d’études après le Master et après avoir validé 180 crédits. Le crédit est simplement l’unité qui permet d’évaluer le travail de l’étudiant pendant le semestre pour chaque unité d’enseignement (UE) qui n’est autre que la matière enseignée.

Avant son entrée en vigueur dans les universités du Togo, ce système avait été beaucoup vanté par les autorités universitaires qui ont organisé tout un abattage médiatique autour de la question pour convaincre les acteurs du monde universitaire  et les amener à adhérer à cette idée, celle d’aller le plus rapidement possible vers ce modèle d’éducation. Ils n’ont pas hésité à faire étalage de tous les avantages que le monde universitaire pourrait tirer de ce système présenté comme « la solution » à tous les problèmes des étudiants togolais.

« A l’heure où la connaissance se mondialise, il est suicidaire pour les Etats africains de demeurer en marge de l’évolution du monde », soutiennent les chantres du système qui promettent aux étudiants, « plus de souplesse dans les cursus et de lisibilité dans les diplômes.Ce sont les buts affichés par la réforme envisagée, disent-ils, car la mondialisation a créé une situation de compétition mondiale qui impose du coup la recherche de la qualité qui repose sur un bon  environnement pédagogique. Ce qu’offre le LMD, l’efficience de la compétitivité et de la modernité ». Pour le Prof Ahadzi-Nonou Koffi, président de l’Université de Lomé et son administration, le système à mettre en œuvre permet la  libre circulation des apprenants et leur facile insertion dans les programmes des autres universités du monde.

L’initiative vient du Réseau pour l’excellence de l’enseignement supérieur en Afrique de l’Ouest (REESAO) créé à Lomé en 2005 et qui s’est  fixé jusqu’à 2011, date butoir pour l’application du système  dans les universités de la sous-région Ouest africaine. D’après le Prof Gayibor Nicoué, premier président du  REESAO, « le système LMD permet d’assurer une plus grande flexibilité des étudiants ». « Il favorise entre autres,souligne-t-il, la modernisation de l’offre de la formation universitaire et l’insertion professionnelle, la mise en ligne des programmes (cours) des différentes filières, du contenu des cours pour la formation à distance et enfin, l’autonomisation des étudiants dans leurs parcours de formation ». En plus de tous ces avantages mentionnés, on promet une modernisation des universités d’Etat avec la construction de plus d’Amphithéâtres, de salles de travaux dirigés (TD) et pratiques (TP), l’électrification des artères de l’université de Lomé, des voyages d’études dans des universités sœurs de la sous-région, la construction d’un Cybercafé  géant etc.… Bref  c’est l’Eldorado dans toutes ses formes qui était promis aux étudiants à qui on avait même fait croire qu’elle était finie, l’époque des échecs dans les universités.

Si certains étudiants ont cru aux chants de sirène des autorités universitaires et  politiques, d’autres par contre, s’y étaient résolument opposés arguant que « les universités du Togo n’étaient pas encore prêtes à faire face à  ce genre de modèle éducatif plus exigeant que l’ancien ».

Le désarroi des étudiants

« Peu sélectif de la population étudiante et socialement peu coûteux, le  système LMD semble bien approprié aux pays africains qui sont généralement pauvres », soutient le Prof Yao Assogba, Enseignant à l’université du Québec, dans un article publié sur le site « icilome.com ». Cependant, tient-il à relativiser, « pour que ce système soit efficace, l’université doit être conçue et organisée de manière à offrir les conditions propices (ressources humaines et infrastructures : salles de classe, bibliothèques, centres, chaînes, autres dispositifs de recherche, ordinateurs, etc) à un enseignement et à un apprentissage de qualité, ainsi qu’aux recherches fondamentales et appliquées qui répondent aux besoins de la société ». « Puisque le LMD consacre la formation des lauréats doués et capables de s’adapter aux réalités du monde contemporain, l’accès aux outils informatiques ne doit plus être perçu comme un luxe, mais comme un outil indispensable à l’apprentissage des étudiants», faisait remarquer un expert français de passage dans notre pays.

Les universités togolaises sont-elles prêtes à appliquer ce système et répondre aux exigences en termes d’investissement que cette décision implique ? La réponse de toute évidence est « NON », à moins que l’on soit un partisan de l’aventurisme pédagogique. Et pourtant, les « Professeurs et Docteurs » qui ont entre les mains, la destinée de milliers de jeunes togolais, n’ont pas hésité un seul instant avant de se jeter à l’aventure. Le bilan selon les premiers concernés, c’est-à-dire les étudiants, est « apocalyptique » au point que le sigle « LMD » ne signifie plus pour eux « Licence, Master et Doctorat », mais plutôt, « Let Me Die » (Laisse-Moi Mourir). « Liberté » parle souvent des étudiants « Ligotés, Malmenés et Démunis » (LMD).

Dire que les universités du Togo ne sont pas encore prêtes à faire le pas vers l’application de ce système est un euphémisme.  Comme le pays tout entier, l’université de Lomé (UL) présente l’aspect d’une université post-conflit.

L’UL créée, il y a plus de trente ans est plus une forêt classée qu’un véritable centre de formation des élites du pays. Si elle est affectueusement nommée par les Loméens « Avé » (la brousse), c’est simplement dû à l’état dans lequel elle est laissée par les autorités, et où de temps à autres, les populations riveraines du quartier Adewui organisent des parties de chasse dans les champs l’entourant et ramènent parfois de nombreux gibiers.

Depuis 1971, date de sa création, ce sont les anciens Amphithéâtres et salles de TD qui servent toujours à la nouvelle génération, à l’exception de quelques timides constructions, arrachées de hautes luttes par les étudiants. « C’est la seule université de la sous-région dont les artères ne sont pas éclairées », dit un étudiant. Bref, sur le plan des infrastructures nécessaires à la mise en œuvre du système LMD, rien n’est encore fait, car  tout est à reconstruire. Pour suivre des cours qui sont programmés à 8 h, certains jeunes se réveillent à 3h 00 ou 4h 00 du matin pour s’assurer des places assises dans les Amphis. « Moi l’année dernière, témoigne Joséphine, étudiante en sociologie première année, je devais me réveiller déjà à quatre (04) heures du matin, sans quoi, je restais dehors sous le soleil pour suivre les cours ».

En dehors du problème du manque d’infrastructures adéquates à l’application du système, vient s’ajouter l’absence d’une bibliothèque de qualité pour une structure universitaire respectable. « Notre bibliothèque a plutôt l’air d’un musée du 15ème siècle où il n’y a que des livres à dater au carbone 14 », ironise Jules, étudiant en Droit.

En effet, à la bibliothèque de l’Université de Lomé, les étudiants éprouvent toutes les peines du monde à trouver les documents inscrits au programme de l’année. Si par un heureux hasard ils arrivent à mettre la main sur un livre, ils doivent le partager avec tous ceux qui, comme eux, en ont besoin. On se replie sur le photocopillage ou parfois sur les bibliothèques privées.

Ils sont nombreux ces pensionnaires de l’Université de Lomé à confesser n’avoir  jamais touché le clavier d’un ordinateur. Si avant l’application du système LMD, les responsables de l’UL avaient promis à qui voulaient bien les croire de pouvoir construire un cybercafé « géant » au profit des étudiants, ce vœu est demeuré jusqu’alors un vœu pieux.« La salle des ordinateurs de la bibliothèque, nous confie Adou Saïbou, président d’un mouvement universitaire, laisse à désirer. Allez-y voir vous-même. Il ne reste plus que quatre ordinateurs ». En d’autres termes, à la bibliothèque universitaire, il y a quatre ordinateurs pour plus de cinquante (50) mille étudiants inscrits pour le compte de cette rentrée universitaire.

Cependant, au-delà de tous ces abyssaux manquements, dans quelles conditions (financières) travaillent les étudiants ? « Médiocres, répond sans ambages un délégué d’Amphi. Nous n’avons pas encore  passé le stade de l’acceptable ou du passable ». Les témoignages des étudiants interrogés sur la question corroborent la position de ce délégué d’Amphi. « Je suis étudiante en 3ème année de Faculté des Sciences économique et de gestion (Faseg),raconte Mlle Béatrice. Les conditions de vie à l’UL sont particulièrement difficiles pour nous autres qui n’avons personne à Lomé. A mon arrivée, c’est une connaissance qui m’avait hébergée pour quelques mois avant de me demander de me débrouiller. De « clandotage en clandotage » (habiter clandestinement  dans les cités universitaires avec l’autorisation ou non des personnes présentes), j’ai fini par trouver une chambre de cinq mille francs à Adidogomé. Parfois quand j’ai de l’argent, je prends le bus pour l’aller et je marche pour le retour. Parfois, je fais les dix kilomètres à pied. Je suis aujourd’hui très endettée vis-à-vis du propriétaire de la maison parce que c’est avec mes « aides » que je paye la chambre ».Cette jeune fille, d’après les indiscrétions, se livre désormais à la prostitution pour pouvoir poursuivre ses études.

Ce témoignage résume lui seul, les conditions de travail et de vie des étudiants dans les universités d’Etat où ils sont réduits parfois à recouvrir à la violence pour contraindre l’Etat à prendre en considération leurs exigences.

Au départ, l’assistance accordée par le gouvernement aux étudiants, encore appelée « aide » était de 60.000 Fcfa. Cette aide est ramenée à la hausse et fixée à quatre 80.000 Fcfa  l’an, soit quatre tranches de 20.000 Fcfa à la suite de violents heurts qui ont opposé étudiants et forces de l’ordre sur le Campus de l’université de Lomé en 2004. Contrairement à la plupart des pays de la sous-région, la bourse n’existe pas pour les étudiants togolais, le restaurant universitaire est hors de portée des bourses et les hébergements proposés couvrent à peine 10% des demandes.   Sur le Campus de Lomé règne une misère ambiante et un air de tristesse se lit toujours sur les visages des apprenants.

Du côté des professeurs, ce n’est non plus l’Eldorado car, selon les enquêtes, ils seraient les moins rémunérés de la sous-région ouest-africaine, avec des conditions de travail les plus pénibles. Cependant, malgré tous ces problèmes, le chef de l’Etat, Faure Gnassingbé prenait en 2008, un décret instituant l’application du système LMD dans les universités togolaises, sans aucune mesure concrète d’accompagnement en faveur des enseignants et des apprenants. Trois ans après, c’est un long chapelet de difficultés qu’égrènent les acteurs du monde universitaire.

Les difficultés  que pose le système LMD

Les difficultés rencontrées par les autorités universitaires après trois ans d’expérimentation du système LMD dans les deux universités du Togo sont énormes. La plupart des enseignants intervenant  à l’UL avouent leurs difficultés  à maîtriser toutes les subtilités du système qui leur est imposé, sans aucune formation ni stage préalables destinés à faciliter leur adaptation avec le nouveau système.« Nous avons du mal à comprendre ce nouveau modèle éducatif, nous confie un professeur sous le sceau de l’anonymat. Aujourd’hui vous appliquez une méthode de travail et vous pensez que c’est la  bonne, et du jour au lendemain on vous demande de la changer, parce que ce n’était pas la bonne, et ainsi de suite ». Cette révélation prouve à suffisance que les enseignants qui sont « la cheville ouvrière » du système LMD naviguent actuellement à vue et éprouvent d’énormes difficultés à retrouver leurs repères d’antan. « Les professeurs constituent le point névralgique du LMD, fait remarquer un journaliste malien qui a travaillé sur l’opportunité pour son pays d’appliquer dans ses universités, le système LMD. Ils doivent être mis dans les conditions idoines de travail et mieux outillés par des formations constantes sans quoi, souligne-t-il, le nouveau système ne sera qu’une pâle copie de l’ancien ».

En effet, en dehors de toute politique d’amélioration des conditions de travail et de vie des professeurs des universités africaines, surtout de notre pays le Togo, l’introduction du système LMD dans les universités ne se fera pas sans difficultés, voire sans heurts, parce que cela induit assez de sacrifices  et de volonté politique de la part des décideurs. Il faut entre autres aux enseignants, des mises à jour régulières des programmes afin d’éviter qu’ils continuent à dispenser des cours qui datent de Mathusalem ou appliquer des théories dignes du 1er siècle de notre ère, des choses indignes des universités qui se veulent modernes. Il leur faut également des mesures d’incitation au travail. « Dans le LMD,fait noter le Professeur Yao Assogba de l’Université du Quebec, l’enseignant est un animateur de la classe et un éveilleur de la curiosité intellectuelle des étudiants, par l’établissement d’un dialogue cognitif qui implique la construction du savoir transmis pour et avec les étudiants ». Et pourtant, c’est le contraire de ces recommandations qui est appliqué aux universitaires togolais. C’est à peine si les enseignants de notre pays parviennent à boucler le mois avec leur salaire de forçat. Il n’est pas rare de les voir s’apitoyer sur leur sort en se livrant à des comparaisons avec leurs homologues de la sous-région.

Les étudiants, mêmes s’ils se disent solidaires avec leurs professeurs dans leur situation, sont néanmoins plus soucieux de leur devenir et n’hésitent pas à fustiger la « cacophonie artistique » dans laquelle se plaisent  certains enseignants. « Beaucoup de profs ne maîtrisent pas le système, fait observer Adou Seibou, président du Mouvement pour l’épanouissement de l’étudiant togolais (MEET). Pour masquer cette lacune, certains d’entre eux refusent d’appliquer le LMD dans ses moindres détails,  ramant ainsi à contre-courant de ce qui est décidé par les instances universitaires ».

Ailleurs, c’est tout le corps professoral qui a décidé d’arrêter le nouveau système et de revenir à l’ancien qu’ils disent plus souple. « Il y a des facultés qui ont été obligées d’appliquer la moyenne arithmétique à la fin de l’année en considération des résultats obtenus par les étudiants sans quoi, il n’y aurait aucun admis », confie un délégué d’amphi.

En dehors des difficultés qu’éprouvent les enseignants à rentrer dans le moule du  système LMD qualifié par les autorités politiques et universitaires de système « révolutionnaire », les étudiants pointent également du doigt les énormes retards qu’on note dans la publication des notes des examens. « En droit, nous confie David, un étudiant en 2ème année, c’est une semaine après la rentrée qu’on a affiché les résultats. Jusque-là nous ignorions si nous avons éliminé des UE ou pas. Or,  nous a-t-on dit, dans le système LMD, les notes doivent être communiquées très tôt pour permettre aux apprenants de redoubler d’effort là où ils n’ont pas bien travaillé ».

Pour d’autres, le malheur vient de l’insuffisance des infrastructures sur le campus de Lomé et dans du goût de l’aventure des responsables de l’UL qui se plaisent, comme Pangloss de Voltaire (Candide) à soutenir que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. « Nos conditions de travail ne sont pas du tout des meilleures, soutiennent ces jeunes. Nous travaillons dans des amphithéâtres qui ont plus l’air de classe de brousse que de cadre de travail pour des futurs décideurs de ce pays. Nous nous asseyons à même le sol pour suivre les cours et le nombre de personnes qui se retrouvent dehors est parfois plus élevé que ceux qui trouvent des places à l’intérieur des Amphis. D’autres parfois s’accrochent à des arbres comme des chauves-souris pour prendre des notes. On est où là ? », ironise-t-il.

Si le LMD se veut un système unique et homogène, il n’en est pas de même pour celui appliqué dans les universités togolaises, en l’occurrence à l’UL où, à chaque faculté son LMD, ses spécificités ou réadaptations, une situation qui fait dire à certaines personnes que le LMD togolais est une sorte de « monstre effrayant » où le cafouillage et la pagaille sont des règles d’or. Que fait-on de l’avenir de ces milliers de jeunes qui sont inscrits dans les universités du pays pour obtenir leurs diplômes à la fin des cinq ou huit années à venir ? Le Gouvernement n’a que faire d’eux, du moins c’est l’impression qu’ont ces étudiants qui brandissent comme preuve, la décision de l’université de Lomé de ne pas délivrer à ceux qui sont en fin de cycle, le diplôme de Master pour le compte de cette année.

En effet, c’était mardi 6 octobre dernier que le Conseil de l’Université de Lomé a décidé, au grand dam des étudiants, de ne pas proposer pour le compte de cette année, le diplôme du Master. Ce qui oblige tous ceux qui s’apprêtaient à s’inscrire en Master à revoir leur plan ou à demeurer à la maison en attendant l’année où le  gouvernement voudra bien leur proposer cette option.

« On a l’impression qu’on est en train de nous punir pour avoir accepté bosser dur dans le système LMD, se plaint Mlle Afi. Dès l’entrée  en vigueur du système LMD à l’Université, j’ai personnellement pris sur moi la décision de me donner à fond afin de réussir et de profiter des avantages qu’on nous promettait. J’ai ainsi beaucoup bossé pour arriver aujourd’hui là où je suis et on me dit que je dois attendre une année avant d’être fixée sur ma situation ! Qu’est-ce que nous avons fait pour mériter cela ?», dit-elle toute désespérée.

Selon les sources proches de la présidence de l’Université, la suspension du Master pour le compte de cette année est essentiellement due au prix très élevé du diplôme. L’université demande 350.000 Fcfa aux étudiants alors que dans l’ancien système, le DESS ou le DEA était fixé à 100.000 Fcfa. En attendant de réfléchir sur la question et de fixer un prix raisonnable, disent les autorités universitaires, on a demandé aux étudiants qui désirent s’inscrire en Master cette année de bien vouloir attendre l’année prochaine. C’est  un« génocide intellectuel », proteste Adou Séïbou du MEET qui trouve en ce système, un Programme d’ajustement structurel (PAS) imposé aux Etats africains par l’extérieur pour réduire le nombre trop élevé de diplômés qu’ils n’arrivent pas à satisfaire.« L’objectif de l’application du système LMD dans les pays africains, croit-il savoir, c’est de produire moins de diplômés. Dans la sous-région, c’est au Togo seul où il n’y a pas de bourses pour les étudiants, c’est aussi le seul pays où les frais de scolarité sont fixés à 25.000 Fcfa. Au Bénin, les étudiants perçoivent 120.000 Fcfa comme aide forfaitaire de l’Etat et 31.000 à 45.000 Fcfa par mois sont accordés à ceux qui bénéficient de la bourse. La situation est presque la même, sinon meilleure au Sénégal, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire.

Quand bien même leurs conditions sont des plus mauvaises, les étudiants togolais comptent parmi ceux qui obtiennent le plus de diplômes dans la sous-région. Or notre gouvernement ne produit plus de richesses. Que va-t-il  alors faire de ces milliers de diplômés qui sortent chaque année des universités et grossissent les rangs des chômeurs qui attendent ? La solution, selon eux,  c’est de diminuer, voir annihiler ce flot trop grand de diplômés (sic) ».

En effet, depuis l’entrée en vigueur de ce nouveau système dans les deux universités du Togo, fait-on remarquer, c’est à peine  que si l’Etat a formé plus de mille diplômés. Dans les Etats-majors des différentes facultés, c’est le désarroi et la consternation qui ont pris le dessus, car pour le compte de l’année académique écoulée, ils n’atteignent pas dix ailleurs, les étudiants qui sont parvenus à valider tous leurs crédits et prétendre au diplôme de Licence, (Recherche ou Professionnelle). « Il y a des crédits qui ont la vie dure, se plaint un étudiant à qui il ne manque plus que deux UE à valider pour avoir sa Licence. Mais ce qui n’est pas bon,  c’est le fait que je sois obligé de payer encore 25.000 Fcfa pour chercher à valider ces UE. Si je validais une cette année, alors l’année suivante, j’aurais encore à payer 25.000 F avant de  tenter de valider l’autre ».

L’impossibilité ou la difficulté qu’éprouvent les étudiants à valider certaines UE est à l’origine de quelques incidents entre des enseignants qui sont des cibles à tort ou à raison des étudiants qui les accusent de méchanceté. « Nous avons pris en otage l’année dernière, un de nos professeurs pour exiger qu’il revoie sa méthode de correction de nos copies  parce que sur des milliers d’étudiants ayant composé dans sa matière, c’est à peine deux qui ont obtenu la moyenne », témoigne un étudiant en Sociologie. « Si l’étudiant a bien travaillé et mérite une bonne note, pourquoi ne pas la lui donner », rétorquent les enseignants. C’est cela, l’atmosphère qu’a instaurée le LMD sur le campus universitaire de Lomé.

Les témoignages sur les ratés du nouveau système sont légion. En Faculté des sciences économiques et de gestion (Faseg) par exemple, les étudiants ont le sentiment d’avoir été bernés par les autorités. Contrairement à la plupart des universités de la sous-région qui ont opté pour une expérimentation graduelle du système, en débutant par la Ièreannée pour évoluer au fil des années, les responsables de l’UL ont quant à eux, décidé d’étendre le système LMD à tous les niveaux d’étude. « Nous nous étions inscrits en Master Professionnel, confie une étudiante en Faseg. Mais cette année, on nous a fait savoir qu’à la place du Master Professionnel, c’est le Master Recherche qu’on peut nous délivrer, on ne comprend plus rien à tout cela ».

 

Si le système LMD conduit à la Licence, au Master et au Doctorat, les deux premiers diplômes  sont eux, subdivisés en deux options : l’option Professionnelle, et Recherche. « Si rien n’est fait pour améliorer nos conditions, promettent les étudiants,  il y aura une insurrection que l’Etat aura du mal à contenir. Ils sont en train de préparer une rébellion intellectuelle sans le savoir. Ils risquent fort de faire face à un soulèvement de l’intelligentsia togolaise. Ce qui se passe là, c’est un crime contre les étudiants, voire un génocide contre la jeunesse », tiennent-ils à faire savoir. Mais comment se prendront-ils pour réaliser cette « révolution de l’intelligentsia »qu’ils promettent tant ? Toute la question est là.

Si jusqu’en 2004, les mouvements estudiantins avaient encore pignon sur rue sur les campus, c’est parce qu’ils bénéficiaient d’une liberté d’action et de la confiance des étudiants. Aujourd’hui, les autorités universitaires ont décidé de contrôler les mouvements de défense des intérêts des étudiants pour neutraliser leur force de nuisance. « Le collège des délégués est totalement contrôlé par l’administration universitaire qui lui impose son diktat», laisse entendre un membre de ce collège. « On ne nous laisse pas nous exprimer et présenter nos doléances, on nous impose des solutions imaginées dans les bureaux ». Au lieu d’être l’expression du choix de la masse estudiantine l’élection du délégué général de l’Université,  vient des antichambres de la présidence de l’UL.  Un responsable de l’Université de Lomé, nous apprend-on, aurait même poussé l’outrecuidance jusqu’à jurer de placer à la tête de chaque faculté et école, des étudiants issus de sa région de provenance, plus fidèles et dociles, selon lui.

Désormais, le mot d’ordre des autorités universitaires, c’est obtenir le silence des étudiants. Eviter par tous les moyens les manifestations de ces derniers sur le campus en leur imposant une omerta. Pour parvenir à leurs objectifs, les délégués, surtout le  délégué général est mis à contribution. Son rôle, neutraliser tout projet d’organisation des assemblées générales, ces fameuses « AG » qui donnent de la chair de poule aux autorités politiques et universitaires. La mission du délégué général  va ainsi évoluer. De représentant et défenseur des intérêts de ses camarades, il est devenu le premier collaborateur de l’administration universitaire et chef de la cellule d’information de cette administration, fait remarquer le président du MEET.

 

Les délégués généraux actuels, contrairement à leurs aînés qui ont été plus pugnaces avec les l’autorités universitaires, arrachant au passage assez d’avantages au profit des étudiants, sont devenus des amis particuliers des hommes politiques. Ils font partie du cercle restreint de ces derniers et ont pour mission d’empêcher les mouvements estudiantins d’organiser sur le campus des réunions. « Ce sont des portables derniers cris  que nos délégués utilisent désormais, dit Armand. Remarquez bien nos délégués, on les nomme et du jour au lendemain, on les voit rouler en carrosse et habillés à la dernière mode. C’est le signe extérieur de la corruption. Tenez-vous bien, l’année dernière, nous avons voulu organiser un sit-in pour protester contre nos conditions de travail. Nous avons informé de bon cœur le délégué général de l’époque et trente minutes après, on nous  convoque à la présidence de l’UL pour nous sermonner et nous menacer d’exclusion si nous ne rentrons pas dans les rangs. Qui est à l’origine de la fuite ? Suivez mon regard qui conduit vers le délégué général ». La majorité des étudiants est unanime sur une chose, «  les Amphithéâtres de l’UL grouillent d’agents informateurs de l’administration universitaire. L’université de Lomé est devenue le Berlin-Est des années 50, c’est la seule université de la sous-région compte le plus grand nombre d’informateurs de l’autorité politique», confie de côté un ex-vigile et qui a travaillé pour le compte de l’UL.

Divisés et désorganisés, les mouvements estudiantins peinent à faire entendre leur voix nonobstant la situation pas du tout enviable de leurs protégés. Mais, que peuvent faire des responsables de mouvements qui font constamment l’objet d’intimidations et de menaces d’exclusions ? Nombre de ces jeunes ont par sagesse, choisi de garder le silence et de terminer en douceur leur cursus.

 

Peut-on alors dire que les universités togolaises peuvent appliquer le système LMD ? La question reste posée, toujours est-il que dans cette aventure est embarqué l’avenir de 64.000 étudiants.

 

Olivier Adja

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Une Réponse

  1. c est a cause de lmd,je laisse mon etude sur le campus

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