Témoignages sur Paul Ahyi : Adzewoda Vondoly parle.


Paul Ahyi

L’artiste, peintre sculpteur, poète et écrivain togolais a reçu les derniers hommages le jeudi 14 janvier dernier. C’était sur l’esplanade du Palais des Congrès de Lomé en présence du chef de l’Etat Faure Essozimna Gnassingbé. L’homme s’est allé laissant non seulement derrière lui, une veuve et des enfants mais aussi des œuvres que les Togolais sont très loin d’oublier. Kodzo Adzewoda VONDOLY, auteur poète, Président du Cénacle, Association de la Nouvelle Génération de Poètes Togolais nous parle de l’homme. Lecture

«Paul Ahyi était une école, un monument, un puits de science…»

Pour avoir été l’un de ces jeunes à la fois curieux et chanceux ayant bénéficié du soutien –quelle que soit sa forme- et des leçons du Professeur Paul Ahyi, je crois devoir faire partie de ceux qui peuvent apporter leur témoignage sur l’homme. Je l’ai côtoyé et lui ai rendu visite plusieurs fois. En guise de témoignage, et, ne pouvant jamais être ingrat pour tout ce qu’il m’a apporté, je veux, en ces quelques lignes, saluer sa mémoire.

En effet, j’ai mis pied chez le Professeur Paul Ahyi pour la première fois en avril 2007 en compagnie de l’ancien Ministre de la Justice Ephrem Seth Dorkenoo, Directeur des Editions de la Rose Bleue à qui j’étais assistant. C’était pour discuter et définir avec lui, les éventuelles modalités d’édition de son ouvrage «Togo mon cœur saigne». C’est le lieu de le dire que cet ouvrage, véritable ciment de la prise de conscience des peuples africains pour leur évolution, a été bâti avec ma modeste contribution. Cela dit, il m’a été donné maintes fois d’apporter des suggestions pour le travail éditorial, des «corrections» comme il se doit de l’être pour tout assistant du Directeur d’une maison d’édition. Et il faut l’avouer, lorsque je me retrouve avec mon Directeur en face du Professeur et son préfacier M. Koshi AKOUBIA, il reçoit favorablement ces ajouts, retraits et suggestions apportés à son ouvrage. A deux, M. Dorkenoo et moi, nous avions eu à faire un travail pas mal sur ce livre, et je me rappelle avoir plusieurs fois quitté le bureau au-delà de 1h du matin pour sa finition. Jusqu’à ce qu’on ne se revoit pour la toute dernière fois un jeudi soir de novembre 2009, l’illustre disparu m’a toujours été reconnaissant, ce qu’il m’a maintes fois démontré.

C’est en janvier 2009 que j’ai le plus connu en profondeur le Professeur Paul Ahyi qui m’avait reçu à propos de mes projets d’écriture, et aussi pour lui présenter le CENACLE, association de la nouvelle génération de poètes togolais qui venait de voir le jour le 30 août 2008 à Lomé dont je suis le Président. Nous avons, en fils et père, bien discuté de tout ce qui concourt à la survie de cette association de laquelle il sera en mai 2009, l’un des affables membres d’honneur.

Chaque fois que j’ai eu la chance d’être reçu par le Professeur Paul Ahyi, j’apprends beaucoup de choses, que ce soit sur le plan littéraire, culturel, ou pictural, son domaine de prédilection. Sa vie en Europe, ses relations avec les intellectuels africains de sa promotion, dont Bernard B. Dadié et Joseph Ki Zerbo resteront les plus cités.

Ainsi était le Professeur Paul Ahyi, ainsi étaient sa conception et ses visions d’une Afrique libre, réellement indépendante, où les hommes devront avoir le toupet d’exprimer leurs vœux chers à eux sans contrainte. Ce qu’il a toujours discuté avec moi après avoir lu mes projets et mes recueils de poèmes.

Membre d’honneur du Cénacle pour lui avoir été d’un appui constant, il n’était resté jamais indifférent à son égard même si cela n’a pas pu porter ses fruits avant son décès. Je le tenais toujours informé des projets du Cénacle et des conseils, il n’en manquait pas pour  nous aider. Comme exemples palpables, la 10ème Journée Mondiale de la Poésie instituée depuis 1999 par l’UNESCO, que nous avions organisée le 21 mars 2009 pour la première fois au Togo, et la commémoration du premier anniversaire du Cénacle. En plus des activités en prélude à cette fête, le Professeur Paul Ahyi a été étonné du travail que nous avons eu à abattre en élaborant une anthologie de 330 pages regroupant 18 auteurs poètes togolais, béninois et sénégalais. Parmi les poètes présentés dans l’ouvrage dont il a promis favoriser l’édition, cet homme a été très enthousiaste d’avoir trouvé l’un de ses élèves artistes plasticiens qui lui doit tout honneur. Il s’agit bien de Jean-Frédéric Aboussoubiè BATASSE. Voici ce qu’il m’avait dit lorsqu’il a vu la photo, la biographie et les poèmes du jeune artiste qu’il a formé : «Mon enfant, quel beau travail avez-vous fait ? Cet ouvrage, à sa sortie, mérite un grand regard de la part du public et de toute notre élite tant artistique que littéraire. Je vous encourage beaucoup. Peux-je le garder pour le lire après ?» En une seule maquette, l’anthologie ne lui avait pas pu être remise.

Les relations tant soit peut, d’abord entre le Professeur Paul Ahyi et le Cénacle par mon intermédiaire, ensuite entre lui moi, étaient, sans mentir, bonnes, d’autant plus qu’elles s’étaient orientées vers ce qui à trait à l’évolution des jeunes poètes que je conduis.

Au téléphone comme chez lui à la maison, il était favorable à mes idées qu’il encourageait tant. Ce que sa femme peut sans doute témoigné.

Le Professeur Paul Ahyi, tel que moi je l’ai connu, était un homme simple, attentif aux cris des assoiffés du savoir. Non pas par exagération. Il n’est pas hautin, vu sa stature, son rang, sa notoriété. Il est surtout allergique aux louanges, aux honneurs. Cet état de fait, je l’ai remarqué en avril 2009 lorsque nous lui avons présenté un projet dont la teneur lui avait parue trop risquant, pour sa position par rapport à ce que pensent de lui certains togolais. Au fait, c’était un hommage que nous avions voulu lui rendre à travers une cérémonie solennelle lors de la Journée Mondiale des Sites et Monuments célébrée chaque 18 avril. Et comme il a beaucoup fait dans la réalisation de plusieurs monuments au Togo et dans le monde, le projet consistait à l’honorer avec un prix spécial. Après toutes les dispositions prises, il m’a été demandé de lui en parler. Une fois le projet dans ses mains, voici ce qu’il m’a dit : «Ah ! Cher VONDOLY, je sais combien ce projet vous tiens à cœur. Mais il faut que je t’apprenne quelque chose. Dans la vie, il faut savoir se faire apparaître devant les gens quel que soit ton rang, ton mérite. Dans ce pays, il y a des gens qui ne supportent pas ma notoriété. Ils ont mal quand ils entendent parler de moi. Je sais très bien ce que je dis parce que j’en ai des preuves. Il faut surseoir à ce projet. Au lieu d’ouvrir les yeux de la nouvelle génération, il fera jaillir sur moi, ce pour quoi je me suis caché ici.»

Ces révélations, je les avais prises comme une farce pour nous dissuader à cause de son incapacité de se déplacer. Mais en réalité, c’était une vérité. Une vérité que j’ai fini par comprendre au fil des rencontres avec lui. L’on se demanderait si moi, si petit, j’ai pu avoir l’audace de rentrer dans l’intimité professionnelle d’un si grand homme, immense par ses œuvres éparpillées de par le monde entier. Oui, j’en étais alors fier. Sur ce, on n’avait plus réalisé le projet que nous avions même montré à la Direction Nationale du Tourisme.

Le moment le plus vivace de ma relation avec le Professeur Paul Ahyi, reste le mois de septembre 2009. Un mercredi matin, sur rendez-vous pris au téléphone, j’étais allé lui remettre le journal Actu Express dans lequel j’ai écris l’article sur lui pour avoir été distingué Artiste de l’UNESCO pour la Paix le 11 septembre 2009. Lorsqu’il a jeté un coup d’œil sur l’article dans le journal, il m’a demandé : «Tu es journaliste ? Depuis quand tu t’es lancé dans ce travail ?» Question trop grande ? Non. Je lui ai répondu par l’affirmatif.

Le mercredi suivant, il m’a encore reçu pour cette fois-ci, discuter du projet d’édition de l’un de mes ouvrages poétiques. Ce matin, il faisait sortir par ses élèves et collaborateurs, des tableaux à peine peints, rangés devant nous sur la terrasse. J’étais assis â côté de lui. Tout à coup, mes yeux s’étaient arrêtés sur l’un des tableaux sur lequel était dessiné une femme portant son enfant dans la main. Je lui ai demandé : «Professeur, est-ce que ce tableau me reviendra très cher si je voudrais l’acheter ?» «Que veux-tu en faire ?», me reposa-t-il tout souriant. «Pour la couverture d’un livre que j’ai écrit et dont l’un des conseillers du Chef de l’Etat togolais est en train de me préfacer.», lui répondis-je avec la peur de l’entendre donner un prix exorbitant. Mais après lui avoir résumé le livre qui s’intitule «L’hymne d’un prince sans royaume» -parce qu’il me l’avait demandé- il n’avait pas hésité un seul instant avant de me confier devant ses élèves : «Ah ! Là, ne sois pas inquiet. Je vais réaliser un dessin pour la couverture de ton livre et gratuitement.» Comble ! J’étais très fier de sa réponse et en même temps, il avait lui-même demandé à ce que je lui apporte l’ouvrage imprimé pour qu’il s’en inspire. Le Rendez-vous fut pris sur la huitaine. Me voilà en joie parce que moi aussi mon œuvre allait porter le dessin d’un grand artiste et professeur émérite d’arts plastiques, en plus, d’un auteur de nombre d’œuvres artistiques dans mon pays et dans le monde entier. Je partageais sans cesse cette belle nouvelle avec mes amis membres du Cénacle qui m’ont félicité beaucoup.

Comme dit, je lui avais ramené l’ouvrage imprimé pour qu’il sache quoi dessiner. Après avoir lu les textes, il m’a dit un autre jour quand je lui ai rendu visite : «Mais, je ne sais pas que tu écris comme ça ! Tu m’as émerveillé ! Si un Conseiller à la Présidence de la République a pu accepter de préfacer cet ouvrage, il a bien vu ce que ça représente ! Je t’encourage fort. A quelle maison d’édition tu vas le confier ? Ne fais pas comme moi ! Les maisons d’édition togolaises m’ont déçu et tu le sais très bien !» C’est vrai. Le Professeur a connu tous les problèmes de ce monde avant que le livre qu’il a lui-même financé ne soit imprimé à trois cent (300) exemplaires au lieu de 1000 (mille). Et ce problème n’a trouvé de solution jusque je quitte la maison d’édition en janvier 2009 et jusqu’à ce qu’il ne tire sa révérence. Dommage ! C’est ce qu’il me craignait en me conseillant au jour le jour de me confier à des maisons d’édition à l’étranger.

Chers compatriotes, amis, collaborateurs, ce dessin qu’il me confectionnait, je l’aurais reçu en ce mois de janvier s’il était vivant. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque j’ai appris avec mort dans l’âme, que celui qui allait lui aussi donné une visibilité à mon ouvrage avait fait un programme autre que ce qu’on avait fait ensemble un vendredi 27 novembre à 17h dans le quartier Lycée-Tokoin.

Sur sa vie, je suis trop minime pour en dire quelque chose même s’il m’a remis nombre de documents sur son parcours professionnel, ses voyages comme en Russie par exemple où dans les rues de Moscou, il porte un boubou blanc comme un musulman en route pour la Mecque. Le Professeur Paul Ahyi était on ne peut plus, une grande école, un monument, un puits de science où pas mal de jeunes ont toutefois puisé ce dont ils ont besoin.

Comme dit, il devait nous soutenir lors de la 11ème Journée Mondiale de la Poésie qui sera célébrée le 21 mars 2010. L’anthologie du Cénacle qu’il avait la soif de lire, sortira finalement sans et derrière lui.

En résumé, j’ai eu d’excellents rapports avec cet homme dont je ne peux tout raconter ici. Il m’a donné beaucoup de choses et à notre association le Cénacle, même si je ne peux pas les comparer à celles qu’il a fait à ceux qui ont fait plus d’un demi siècle avec lui.

Je ne peux terminer sans présenter au nom du Cénacle, Association de la Nouvelle Génération de Poètes Togolais, mes sincères condoléances à sa famille qui le pleure en ce moment.

Je salue ici sa mémoire pour tout ce qu’il a fait, non seulement à moi en deux ans, mais aussi et surtout à mon pays, à l’Afrique et au monde entier. Sûrement ses œuvres porteront des fruits.

Cher Professeur, repose en paix et que la terre te soit légère.

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